Poésie : Fête du Peuple

Titre : Fête du Peuple

Poète : Félix Arvers (1806-1850)

Recueil : Pièces inédites (1851).

Quel trouble inattendu semble agiter les âmes ?
Pourquoi ces cris ? pourquoi tous ces apprêts nouveaux ?
Pourquoi ces artisans, ces enfants et ces femmes
Ont-ils déserté leurs travaux ?
Un désir inquiet se peint sur leur visage ;
Est-ce un espoir ? Est-ce un présage ?
Oh voyez ! comme ils sont empressés d'accourir !
Une sourde rumeur s'élève dans la nue :
Quel est cet appareil, cette fête inconnue ?
C'est un homme qui va mourir.

Son crime fut d'un jour. D'une peine éternelle
La loi va déployer l'appareil menaçant,
Car le sang qui coula sous sa main criminelle
Doit être expié par le sang.
J'entends. Mais que lui veut cette foule empressée
Qui, sur les chemins amassée.
Va chercher des horreurs qui puissent l'émouvoir ?
— ils viennent prodiguer à sa lente agonie
De leurs transports bruyants la farouche ironie !
— Ils vont le plaindre ? — Ils vont le voir !

Marqués aussi du sceau d'un destin redoutable,
Sur leurs têtes aussi l'anathème est lancé :
Ils doivent tous subir l'arrêt inévitable
Qu'un autre Juge a prononcé.
Cet homme, son voisin, tous pourraient cesser d'être
Quand cet autre qui va paraître
Portera sous la hache un stérile remord ;
Car il faut tôt ou tard que la loi s'accomplisse ;
Mais, ignorant du moins le moment du supplice,
Comme lui condamnés à mort,

Ils cherchent sur son front quelque lueur nouvelle ;
Ils vont interroger ses gestes, ils ont faim
D'aller dans tous ses traits chercher ce que révèle
L'œil d'un homme qui voit la fin,
Qui, des profonds secrets dérobés à la terre,
Près de percer le grand mystère,
Voit le terme fatal s'approcher pas à pas,
Dans chaque son qui fuit, dans chaque instant qui passe,
Et qui peut calculer, au juste, quel espace
Le sépare encor du trépas.

Mais des gardes déjà devant le char placés
Aux rayons du soleil les sabres ont relui,
Et sur les hauts balcons les femmes entassées
Nous ont crié déjà : C'est lui !
A l'aspect de ce peuple, un moment il relève
Cette tête promise au glaive
Dont la justice humaine a brisé le fourreau ;
Puis au sort qui l'attend muet il s'abandonne,
Entre l'homme qui frappe et le Dieu qui pardonne.
Entre le prêtre et le bourreau.

Il vient — à reculons assis dans la charrette.
Pas plus loin, pas plus loin. — On dit qu'il a parlé !
— Il descend. — Puis il faut remonter. — Il s'arrête !
— Toi qui vois, a-t-il chancelé ?
Tout est là, tout est prêt ; le panier est à droite :
C'est par cette ouverture étroite...
Silence ! il est saisi par les exécuteurs !
C'est fait. Que de bravos la place retentisse ;
C'est fait : il est où ceux qu'a jugés leur justice
Ont leur tour d'être accusateurs.

Félix Arvers.