Poésie : La première passion

Titre : La première passion

Poète : Félix Arvers (1806-1850)

Recueil : Mes heures perdues (1833).

I

« Minuit ! ma mère dort : je me suis relevée :
Je craignais de laisser ma lettre inachevée ;
J'ai voulu me hâter, car peut-être ma main
Ne sera-t-elle plus assez forte demain !
Tu connais mon malheur ; je t'ai dit que mon père
A voulu me dicter un choix, et qu'il espère
Sans doute me trouver trop faible pour oser
Refuser cet époux qu'il prétend m'imposer.
O toi qui m'appartiens ! ô toi qui me fis naître
Au bonheur, à l'amour que tu m'as fait connaître ;
Toi qui sus le premier deviner le secret
Et trouver le chemin d'un cœur qui s'ignorait,
Crois-tu qu'à d'autres lois ton amante enchaînée
Méconnaisse jamais la foi qu'elle a donnée ;
Qu'elle puisse oublier ces rapides momens
Où nos voix ont ensemble échangé leurs sermens,
Où sa tremblante main a frémi dans la tienne,
Et qu'à d'autre qu'à toi jamais elle appartienne ?
Tu veux fuir, m'as-tu dit : fuis ; mais n'espère pas
M'empêcher de te suivre attachée à tes pas !
Qu'importe où nous soyons si nous sommes ensemble ;
Est-il donc un désert si triste, qui ne semble
Plus riant qu'un palais, quand il est animé
Par l'aspect du bonheur et de l'objet aimé ?
Et que me font à moi tous ces biens qui m'attendent ?
Lorsqu'on s'est dit : je t'aime ! et que les cœurs s'entendent,
Que sont tous les trésors, qu'est l'univers pour eux.
Et que demandent-ils de plus pour être heureux ?
Mais comment fuir ? comment tromper la vigilance
D'un père soupçonneux qui m'épie en silence ?
Je m'abusais ! Eh bien, écoute le serment
Que te jure ma bouche en cet affreux moment :
Puisqu'on l'a résolu, puisqu'on me sacrifie.
Puisqu'on veut mon malheur, eh bien ! je les défie :
Ils ne m'auront que morte, et je n'aurai laissé
Pour traîner à l'autel qu'un cadavre glacé ! »

II

Lorsque je l'ai revue, elle était mariée
Depuis cinq ans passés : « Ah ! s'est-elle écriée,
C'est vous ! bien vous a pris d'être venu nous voir :
Mais où donc étiez-vous ? Et ne peut-on savoir
Pourquoi, depuis un siècle, éloigné de la France,
Vous nous avez ainsi laissés dans l'ignorance ?
Quant à nous, tout va bien : le sort nous a souri.
— J'ai parlé bien souvent de vous à mon mari ;
C'est un homme d'honneur, que j'aime et je révère,
Sage négociant, de probité sévère,
Qui par son zèle actif chaque jour agrandit
L'essor de son commerce, et double son crédit :
Et puisque le hasard à la fin nous rassemble ;
Je vous présenterai, vous causerez ensemble ;
Il vous recevra bien, empressé de saisir
Pareille occasion de me faire plaisir.
Vous verrez mes enfans : j'en ai trois. Mon aînée
Est chez mes belles-sœurs, qui me l'ont emmenée ;
Je l'attends samedi matin : vous la verrez.
Oh, c'est qu'elle est charmante ! ensuite, vous saurez
Qu'elle lit couramment, écrit même, et commence
A jouer la sonate et chanter la romance.
Et mon fils ! il aura ses trois ans et demi
Le vingt du mois prochain ; du reste, mon ami,
Vous verrez comme il est grand et fort pour son âge ;
C'est le plus bel enfant de tout le voisinage.
Et puis, j'ai mon petit. — Je ne l'ai pas nourri :
Mes couches ont été pénibles ; mon mari,
Qui craignait pour mon lait, a voulu que je prisse
Sur moi de le laisser aux mains d'une nourrice.
Mais de cet embarras je vais me délivrer,
Et le docteur a dit qu'on pouvait le sevrer.
— Ainsi dans mes enfans, dans un époux qui m'aime,
J'ai trouvé le bonheur domestique ; et vous même,
Vous dépendez de vous, j'imagine, et partant
Qui peut vous empêcher d'en faire un jour autant ?
Je sais qu'en pareil cas le choix est difficile.
Que vous avez parfois une humeur indocile ;
Mais on peut réussir, et vous réussirez :
Vous prendrez une femme, et nous l'amènerez,
Elle viendra passer l'été dans notre terre :
Jusque-là toutefois, libre et célibataire,
Pensez à vos amis, et venez en garçon
Nous demander dimanche à dîner sans façon. »

Félix Arvers.