Poésie : Au théâtre

Titre : Au théâtre.

Poète : François Coppée (1842-1908)

Recueil : Sonnets intimes et poèmes inédits (1911).

On jouait un opéra-bouffe.
C'est le nom qu'on donne aujourd'hui
Aux farces impures dont pouffe
Notre siècle si fier de lui.

On riait très fort. La machine
Était bête, et sale souvent,
Et se passait dans cette Chine
De théâtre et de paravent.

Poussahs, pagodes et lanternes,
Vous voyez la chose d'ici.
Et les Athéniens modernes
Bissaient les plus honteux lazzi.

Deux mandarins - on pâmait d'aise
A ce comique et fin détail -
Étaient l'un maigre et l'autre obèse
Et coquetaient de l'éventail ;

Et la convoitise sournoise
Des messieurs chauves et pesants
Lorgnaient une jeune Chinoise
Agée à peine de seize ans.

Adorable, l'air un peu bête,
Toute de gaze et de paillon,
Deux épingles d'or sur la tête,
Elle semblait un papillon.

Elle n'était pas même émue
Et, toute rose sous son fard,
Forçait sa frêle voix en mue
Qu'étouffait l'orchestre bavard.

C'était bien la grâce éphémère,
L'enfance, la gaîté, l'essor,
Et l'on devinait que sa mère
Ne l'avait pas vendue encor.

Je me sentais rougir de honte
Quand elle disait certains mots,
Comme la princesse du conte
Qui crachait serpents et crapauds.

Je songeais à la demoiselle
Qu'on invite en saluant bas,
Et, baissant ses yeux de gazelle,
Qui répond : « Je ne valse pas ; »

A l'héritière très titrée
De l'altier faubourg Saint-Germain
Que suit un laquais en livrée
Portant le missel à la main ;

Et même à la libre grisette
Que font danser les calicots
Dans des bals ayant pour musette
Des mirlitons peu musicaux.

Et je me disais : « Ouvrière,
Fille de noble ou de bourgeois,
A cette heure fait sa prière
Ou rêve à l'amour de son choix ;

« Et, pendant ce temps-là, le père,
Le frère, même un fiancé,
Sont peut-être dans ce repaire,
Devant ce spectacle insensé,

« Et, dans le vertige où les plonge
Cet art érotique et scabreux,
Sans doute qu'aucun d'eux ne songe
A cette enfant qu'on perd pour eux.

« Siècle de toi-même idolâtre,
Epoque aux grands mots puérils,
Les spectacles de ton théâtre
Sont moins sanglants, mais sont plus vils.

« Cette innocente, encore dupe,
Qui ne sait pas dans quel dessein
On fait aussi courte sa jupe
Et l'on découvre autant son sein,

« Cette victime, c'est la tienne,
Multitude aux instincts fangeux !
C'est toujours la jeune chrétienne
Toute nue au milieu des jeux ;

« Ce sont toujours tes mille têtes
Fixant leurs yeux de basilic
Sur la femme livrée aux bêtes,
Sur l'enfant jetée au public ! »

- Je m'indignais, et, sur la scène,
Celle qui n'avait pas seize ans
Chantait un couplet trop obscène
Pour qu'elle en pût savoir le sens,

Et, l'horreur crispant ma narine,
Loin du mauvais lieu je m'enfuis,
Respirant à pleine poitrine
L'air salubre et glacé des nuits.

François Coppée.