Poésie : Un cœur brisé

Titre : Un cœur brisé.

Poète : Louise Colet (1810-1876)

Recueil : Fleurs du midi (1836).

« Ô souvenir de pleurs et de mélancolie !
Ceux que j'aurais aimés ne m'ont point accueillie,
Ou bien, insoucieux,
Ils vantaient ma beauté sans comprendre mon âme,
Et ne soupçonnaient pas sous ces dehors de femme
L'ange tombé des deux !

Comme un lac, dont la brise effleure la surface
Sans agiter le fond,
Ces êtres aux cœurs froids, où tout amour s'efface,
Pour moi n'eurent jamais un sentiment profond.

Innocence, candeur, tendresse virginale,
Ils vous abandonnaient sans larmes, sans regret ;
Et toujours triomphait dans leur âme vénale
Un vulgaire intérêt.

Ils passaient tous ainsi comme des ombres vaines :
Le fantôme adoré, l'idéal que j'aimais,
Celui qui de ma vie eut adouci les peines
N'apparaissait jamais !

Jamais l'aveu chéri qui captive une femme,
Qui mêle pour toujours son âme vierge à l'âme
D'un jeune fiancé
Ne porta dans mes sens une ivresse suprême ;
Non, jamais par l'amour, jamais ce mot, je t'aime,
Ne me fut prononcé !

Jamais, en s'élançant au seuil de ma demeure
Un mortel adoré ne me dit : Voici l'heure
Promise à ton ami !
Et triomphant malgré la pudeur qui résiste
N'effleura d'un baiser mon front rêveur et triste !
Non, jamais dans ma main une main n'a frémi.

Nul rayon de bonheur sur mes jours ne se lève ;
L'amour que j'appelais ne m'a pas répondu !
Déjà mon front pâlit et mon printemps s'achève.
Et pour moi l'avenir est à jamais perdu.

L'homme peut à son gré recommencer sa vie,
Par un jour radieux son aurore est suivie ;
De jeunesse et de gloire il est beau tour-à-tour ;
Il règne en cheveux blancs : mais nous, on nous dénie
Les palmes des combats, les lauriers du génie ;
Nous n'avons que l'amour.

Et s'il ne sourit pas à nos fraîches années ;
Si, jeunes, nous vivons, hélas ! abandonnées,
N'espérons pas plus tard un fortuné destin :
Des mères qu'on bénit, et des chastes épouses
Contemplons le bonheur sans en être jalouses ;
Le soir ne peut donner les roses du matin. »

Elle parlait ainsi, la femme délaissée,
Et dans son sein brûlant fermentait sa pensée ;
Fuis, jetant un regard de merci vers les cieux,
Pour ne plus les rouvrir elle ferma les yeux.

Louise Colet.