Poésie : Anne-Marie

Titre : Anne-Marie

Poète : Nérée Beauchemin (1850-1931)

Recueil : Les floraisons matutinales (1897).

La petite suce son pouce,
Et, pour l'endormir, la maman
Chante d'une voix lente et douce
Quelque chose de bien charmant.

Le lied parle d'une princesse
Qui dort, depuis bientôt cent ans,
Dans un bois où chante sans cesse
Un bel oiseau couleur du temps.

Pour ne rien perdre des merveilles
Que dit ce tant joli vieil air,
Mademoiselle est tout oreilles.
Et, très grand, s'ouvre son œil clair.

La voix de moins en moins sonore
Scande un chant de plus en plus doux :
Mais la bambine ne veut clore
Ses yeux pleins de clairs rires fous.

Pourtant, c'est l'heure où la sorcière
Rôde, et s'en vient, à petits pas,
Jeter du sable à la paupière
Des bébés qui ne dorment pas.

De temps en temps, l'enfant clignote ;
Et petits pieds et petits bras,
Fin orteil et fine menotte,
Frétillent roses sur les draps.

C'est le dernier jour de l'année :
Vers les minuit, quittant son clair
Recoin de crèche illuminée,
Bon Jésus glissera dans l'air.

C'est lui que la petite épie,
C'est lui qu'elle guette en son coin :
L'enfant, un moment assoupie,
A cru le voir venir au loin.

Tout doux, mère tout doux chantonne.
Par le sommeil rapetisse.
L'orbe de la prunelle atone
N'est plus qu'un point presque effacé.

Les pavots capiteux du somme
Distillent leur philtre endormeur :
Les cils mi-clos palpitent comme
L'aile d'un oiseau qui se meurt.

Aux vitres, que la neige frange,
Le givre brode un fin rideau.
Sur les yeux ensommeillés, l'ange
Du soir vient poser son bandeau.

On entend, sous l'auvent qui crie,
La berçeuse aux notes de fer,
Aux sons d'orgue de Barbarie,
Que chante le grand vent d'hiver.

Le riche dort ; les pauvres pleurent.
Qu'il chante haut, qu'il chante bas,
Janvier n'endort pas ceux qui meurent
Sur la paille des noirs grabats.

Dors, enfant, dors, cher petit être !
Toi, que n'éveillent point les bruits
Que fait à la sombre fenêtre
Des loqueteux, le chœur des nuits.

Tu ne sais pas que dans la vie
Rôdent de sinistres passants,
Des Hérodes, monstres d'envie,
Qui massacrent les innocents.

Pourquoi te dirais-je ces choses ?
Pourquoi rompre le charme pur
De ces doux rêves blancs et roses
Qui hantent ton sommeil d'azur ?

Rêve encore longtemps, mignonne,
De ce charmant petit Jésus
Qui, bon an mal an, toujours donne
À mains pleines, comme un Crésus.

Garde tes saintes rêveries,
Enfant, le doute est si troublant :
Crois longtemps encore aux féeries
Des Noëls et des jours de l'An.

Nérée Beauchemin.