Poésie : Matelots

Titre : Matelots

Poète : Tristan Corbière (1867-1920)

Recueil : Les Amours jaunes (1873).

Vos marins de quinquets à l'Opéra... comique,
Sous un frac en bleu-ciel jurent « Mille sabords ! »
Et, sur les boulevards, le survivant chronique
Du Vengeur vend l'onguent à tuer les rats morts.
Le Jûn'homme infligé d'un bras – même en voyage –
Infortuné, chantant par suite de naufrage ;
La femme en bain de mer qui tord ses bras au flot ;
Et l'amiral *** – Ce n'est pas matelot !

– Matelots – quelle brusque et nerveuse saillie
Fait cette Race à part sur la race faillie !
Comme ils vous mettent tous, terriens, au même sac !
– Un curé dans ton lit, un' fill' dans mon hamac ! –

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– On ne les connaît pas, ces gens à rudes noeuds.
Ils ont le mal de mer sur vos planchers à boeufs ;
À terre – oiseaux palmés – ils sont gauches et veûles.
Ils sont mal culottés comme leurs brûle-gueules.
Quand le roulis leur manque... ils se sentent rouler :
– À terre, on a beau boire, on ne peut désoûler !

– On ne les connaît pas. – Eux : que leur fait la terre ?...
Une relâche, avec l'hôpital militaire,
Des filles, la prison, des horions, du vin...
Le reste : Eh bien, après ? – Est-ce que c'est marin ?...

– Eux ils sont matelots. – À travers les tortures,
Les luttes, les dangers, les larges aventures,
Leur face-à-coups-de-hache a pris un tic nerveux
D'insouciant dédain pour ce qui n'est pas Eux...
C'est qu'ils se sentent bien, ces chiens ! Ce sont des mâles !
– Eux : l'Océan ! – et vous : les plates-bandes sales ;
Vous êtes des terriens, en un mot, des troupiers :
– De la terre de pipe et de la sueur de pieds ! –

Eux sont les vieux-de-cale et les frères-la-côte,
Gens au coeur sur la main, et toujours la main haute ;
Des natures en barre ! – Et capables de tout...
– Faites-en donc autant !... – Ils sont de mauvais goût...
– Peut-être... Ils ont chez vous des amours tolérées

Par un grippe-Jésus accueillant leurs entrées...
– Eh ! faut-il pas du coeur au ventre quelque part,
Pour entrer en plein jour là – bagne-lupanar,
Qu'ils nomment le Cap-Horn, dans leur langue hâlée :
– Le cap Horn, noir séjour de tempête grêlée –
Et se coller en vrac, sans crampe d'estomac,
De la chair à chiquer – comme un noeud de tabac !

Jetant leur solde avec leur trop-plein de tendresse,
À tout vent ; ils vont là comme ils vont à la messe...
Ces anges mal léchés, ces durs enfants perdus !
– Leur tête a du requin et du petit-Jésus.

Ils aiment à tout crin : Ils aiment plaie et bosse,
La Bonne-Vierge, avec le gendarme qu'on rosse ;
Ils font des voeux à tout... mais leur voeu caressé
A toujours l'habit bleu d'un Jésus-christ rossé.

– Allez : ce franc cynique a sa grâce native...
Comme il vous toise un chef, à sa façon naïve !
Comme il connaît son maître : – Un d'un seul bloc de bois !
– Un mauvais chien toujours qu'un bon enfant parfois !

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– Allez : à bord, chez eux, ils ont leur poésie !
Ces brutes ont des chants ivres d'âme saisie
Improvisés aux quarts sur le gaillard-d'avant...
– Ils ne s'en doutent pas, eux, poème vivant.

– Ils ont toujours, pour leur bonne femme de mère,
Une larme d'enfant, ces héros de misère ;
Pour leur Douce-Jolie, une larme d'amour !...
Au pays – loin – ils ont, espérant leur retour,
Ces gens de cuivre rouge, une pâle fiancée
Que, pour la mer jolie, un jour ils ont laissée.
Elle attend vaguement... comme on attend là-bas.
Eux ils portent son nom tatoué sur leur bras.
Peut-être elle sera veuve avant d'être épouse...
– Car la mer est bien grande et la mer est jalouse. –
Mais elle sera fière, à travers un sanglot,
De pouvoir dire encore : – Il était matelot !...

– C'est plus qu'un homme aussi devant la mer géante,
Ce matelot entier !...
Piétinant sous la plante

De son pied marin le pont près de crouler ;
Tiens bon ! Ça le connaît, ça va le désoûler.
Il finit comme ça, simple en sa grande allure,
D'un bloc : – Un trou dans l'eau, quoi !... pas de fioriture. –

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On en voit revenir pourtant : bris de naufrage,
Ramassis de scorbut et hachis d'abordage...
Cassés, défigurés, dépaysés, perclus :
– Un oeil en moins. – Et vous, en avez-vous en plus :
– La fièvre-jaune. – Eh bien, et vous, l'avez-vous rose ?
– Une balafre. – Ah, c'est signé !...C'est quelque chose !
– Et le bras en pantenne. – Oui, c'est un biscaïen,
Le reste c'est le bel ouvrage au chirurgien.
– Et ce trou dans la joue ? – Un ancien coup de pique.
– Cette bosse ? – À tribord ?... excusez : c'est ma chique.
– Ça ? – Rien : une foutaise, un pruneau dans la main,
Ça sert de baromètre, et vous verrez demain :
Je ne vous dis que ça, sûr ! quand je sens ma crampe...
Allez, on n'en fait plus de coques de ma trempe !
On m'a pendu deux fois... –
Et l'honnête forban
Creuse un bateau de bois pour un petit enfant.

– Ils durent comme ça, reniflant la tempête
Riches de gloire et de trois cents francs de retraite,
Vieux culots de gargousse, épaves de héros !...
– Héros ? – ils riraient bien !... – Non merci : matelots !

– Matelots ! – Ce n'est pas vous, jeunes mateluches,
Pour qui les femmes ont toujours des coqueluches...
Ah, les vieux avaient de plus fiers appétits !
En haussant leur épaule ils vous trouvent petits.
À treize ans ils mangeaient de l'Anglais, les corsaires !
Vous, vous n'êtes que des pelletas militaires...
Allez, on n'en fait plus de ces purs, premier brin !
Tout s'en va... tout ! La mer... elle n'est plus marin !
De leur temps, elle était plus salée et sauvage.
Mais, à présent, rien n'a plus de pucelage...
La mer... La mer n'est plus qu'une fille à soldats !...

– Vous, matelots, rêvez, en faisant vos cent pas
Comme dans les grands quarts... Paisible rêverie
De carcasse qui geint, de mât craqué qui crie...
– Aux pompes !...
– Non... fini ! – Les beaux jours sont passés :
– Adieu mon beau navire aux trois mâts pavoisés !

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Tel qu'une vieille coque, au sec et dégréée,
Où vient encor parfois clapoter la marée :
Âme-de-mer en peine est le vieux matelot
Attendant, échoué... – quoi : la mort ?
– Non, le flot.

Île d'Ouessant. – Avril.

Tristan Corbière.