Poésie : Rapsodie du sourd

Titre : Rapsodie du sourd

Poète : Tristan Corbière (1867-1920)

Recueil : Les Amours jaunes (1873).

À Madame D***

L'homme de l'art lui dit : – Fort bien, restons-en là.
Le traitement est fait : vous êtes sourd. Voilà
Comme quoi vous avez l'organe bien perdu. –
Et lui comprit trop bien, n'ayant pas entendu.

– « Eh bien, merci Monsieur, vous qui daignez me rendre
La tête comme un bon cercueil.
Désormais, à crédit, je pourrai tout entendre
Avec un légitime orgueil...

À l'œil – Mais gare à l'œil jaloux, gardant la place
De l'oreille au clou !... – Non – À quoi sert de braver ?
... Si j'ai sifflé trop haut le ridicule en face,
En face, et bassement, il pourra me baver !...

Moi, mannequin muet, à fil banal ! – Demain,
Dans la rue, un ami peut me prendre la main,
En me disant : vieux pot... ou rien, en radouci ;
Et je lui répondrai – Pas mal et vous, merci ! –

Si l'un me corne un mot, j'enrage de l'entendre ;
Si quelqu'autre se tait : serait-ce par pitié ?...
Toujours, comme un rebus, je travaille à surprendre
Un mot de travers... – Non – On m'a donc oublié !

– Ou bien – autre guitare – un officieux être
Dont la lippe me fait le mouvement de paître,
Croit me parler... Et moi je tire, en me rongeant,
Un sourire idiot – d'un air intelligent !

– Bonnet de laine grise enfoncé sur mon âme !
Et – coup de pied de l'âne... Hue ! – Une bonne-femme
Vieille Limonadière, aussi, de la Passion !
Peut venir saliver sa sainte compassion
Dans ma trompe-d'Eustache, à pleins cris, à plein cor,
Sans que je puisse au moins lui marcher sur un cor !

– Bête comme une vierge et fier comme un lépreux,
Je suis là, mais absent... On dit : Est-ce un gâteux,
Poète muselé, hérisson à rebours ?...
–Un haussement d'épaule, et ça veut dire : un sourd.

– Hystérique tourment d'un Tantale acoustique !
Je vois voler des mots que je ne puis happer ;
Gobe-mouche impuissant, mangé par un moustique,
Tête-de-turc gratis où chacun peut taper.

Ô musique céleste : entendre, sur du plâtre,
Gratter un coquillage ! un rasoir, un couteau
Grinçant dans un bouchon !... un couplet de théâtre !
Un os vivant qu'on scie ! un monsieur ! un rondeau !...

– Rien – Je parle sous moi... Des mots qu'à l'air je jette
De chic, et sans savoir si je parle en indou...
Ou peut-être en canard, comme la clarinette
D'un aveugle bouché qui se trompe de trou.

– Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête !
Bats en branle ce bon tam-tam, chaudron fêlé
Qui rend la voix de femme ainsi qu'une sonnette,
Qu'un coucou !... quelquefois : un moucheron ailé...

– Va te coucher, mon cœur ! et ne bats plus de l'aile.
Dans la lanterne sourde étouffons la chandelle,
Et tout ce qui vibrait là – je ne sais plus où –
Oubliette où l'on vient de tirer le verrou.

– Soyez muette pour moi, contemplative Idole,
Tous les deux, l'un par l'autre, oubliant la parole,
Vous ne me direz mot : je ne répondrai rien...
Et rien ne pourra dédorer l'entretien.

Le silence est d'or (Saint Jean Chrysostome).

Tristan Corbière.