Poésie : Reconquérir

Titre : Reconquérir

Poète : Alphonse Beauregard (1881-1924)

J'avais au cœur la paix et dans les yeux le rêve.
Du haut de mon bonheur, hors des routes construit,
Sans hâte je cherchais un nouveau point d'appui
Pour atteindre une cime où nul ne s'éleva.
Mais voici que mon socle audacieux s'effondre :
La bien-aimée de qui je tirais ma puissance
M'échappe et se reprend.
Arrière, défaillance ;
Pour la reconquérir dans un suprême assaut
Ne suis-je pas encore armé comme jadis ?
J'ai mon immense amour et ce soir. Il suffit.
Je l'aurai là, proche de moi, nerveuse et libre,
À la fois attentive, attirée et lointaine.
D'un ton grave et profond je peindrai le ravage
En moi causé par le retrait de son visage.
Je jetterai des feux sur les temps abolis
Où mes actes, lanciers brutalement superbes,
Couverts de boue, venaient lui présenter des gerbes.
Mes années de pensée, galerie de miroirs,
Montreront son image à tout endroit présente.
L'orgueil des jours mauvais, de lui-même tombant,
À mon âme fera des traits adolescents.
Je trouverai les mots qui lui rappelleront
Les dévouements sereins et les tendresses pures
Qu'elle eut à ses côtés et rendit sans mesure.
Et lorsque la rebelle adorée, oscillante,
Sentira la tenace et souple vérité
L'enserrer dans un rets aux infrangibles mailles,
J'agiterai dans le silence les sonnailles
Qui, réveillant au fond de son cœur anxieux
Les heures de beauté, d'abandon et de grâce,
Susciteront, dans le brouillard qui s'évapore,
La vermeille splendeur d'une seconde aurore.
Il est possible, hélas ! que je ne sache pas
L'étincelant remède au mal qui la frappa :
Alors quelque hasard, commensal de l'orgueil.
Bien loin la poussera.
Moi, fécondé par elle,
De joie et de douleur profusément nourri,
Capable désormais de vivre par l'esprit,
J'attendrai.
Aussitôt que mourra, poitrinaire,
Sa délectable impression de délivrance,
L'errante percevra que la vague des jours
Insidieusement a lavé son amour
D'un peu de la rancune accueillie en temps calme.
Plus tard viendront les soirs d'énervement sans cause,
Les midis clairs soudain gagnés par la chlorose,
Et les bruyantes rues en déserts se changeant.
Les couples amoureux souriant, enlacés,
Lui mettront sur la face un tic désabusé.
En elle passera, muette, la douceur
D'avoir, près d'un ami, la confiance émue
Qu'assiègent vainement les menaces griffues.
Elle verra, dans le passé fuligineux,
Un espace où la plus ordinaire soirée,
Un arbre, un coup de vent, des chaloupes ancrées,
Par leur nimbe diront qu'en ce temps elle aima ;

Cependant que brûlé, l'âme changée en cuivre,
Insensible au fardeau comme au plaisir de vivre,

Je ne serai plus rien au monde qu'une voix,
Pour que l'aimée entende et revienne vers moi.

Alphonse Beauregard.