Poésie : À une dame trop maigre

Titre : À une dame trop maigre

Poète : Jean Auvray (1580-1624)

Non, je ne l'aime point cette carcasse d'os ;
Qu'on ne m'en parle plus, quoi qu'il y ait du lucre (*) ;
J'aime autant embrasser l'image d'Atropos,
Ou me laisser tomber tout nu dans un sépulcre.

Dès la première nuit de nos embrassements,
J'imaginais sa chambre être un grand cimetière ;
Son corps maigre semblait un monceau d'ossements,
Son linceul un suaire, et sa couche une bière.

Ce serait violer le droit des trépassés
De toucher, sacrilège, à ses membres éthiques ;
Je les baiserais bien s'ils étaient enchâssés,
Comme au travers d'un verre on baise les reliques.

Belle, dis-je (tâtant la peau de son téton),
Pour ne me point blesser lorsque je vous embrasse,
II faudrait vous garnir les membres de coton,
Ou que je fusse armé d'un bon corps de cuirasse.

Quand je touche aux rasoirs de votre hastelet (*),
Je n'oserais mêler mes os avec les vôtres.
Votre mère vous fit disant son chapelet,
Puisque tout votre corps n'est que de patenostres (*).

Au châlit innocent j'eusse dit ces propos :
Pourquoi faut-il, jaloux, que si haut tu caquettes ?
Mais je reconnus la dame au cliquetis des os,
Comme on connaît un ladre au bruit de ses cliquettes.

Son meunier, l'autre jour, revenant du marché
(Piqueur alternatif de cette haridelle),
Me dit qu'il en avait le cul tout écorché,
Et que son âne était plus franche d'amble qu'elle.

Un jour que ce vieux fut d'arquebuse à gibier,
Je tâtonnais partout, je lui dis : Ô m'amie,
Que vous auriez besoin d'un excellent barbier
Pour enfiler les os de votre anatomie !

Ce corps qui va craquant aussitôt qu'on l'étreint
Me semble trop fragile aux amoureux approches ;
II vaut mieux le garder pour le vendredi saint,
Servir de tournevelle au défaut de nos cloches.


* Lucre : Terme péjoratif qui désigne le gain.
* Hastelet : Pièce de porc à rôtir à la broche.
* Patenostres : Oraison, prière, Pater Noster.

Jean Auvray.